Marque ou crève

Dès lundi, les salons VIP du Sporting de Charleroi accueilleront 48 photos inédites de Roger Job sur les damnés du football. L’occasion de revenir sur la plongée de notre collègue avec le journaliste Frédéric Loore dans l’envers du ballon rond.

Collaborateur fidèle de Reporters depuis une bonne dizaine d’années, Roger Job est depuis toujours mû par les rencontres humaines. Un moteur qui l’a mené notamment à couvrir avec le journaliste Frédéric Loore une série de reportages sur la traite des êtres humains pour Paris Match. C’est dans ce cadre que sa route a croisé celles de jeunes Africains qui, des rêves de ballon rond plein les yeux, ont été abusés, grugés… Un travail compilé dans l’ouvrage au titre évocateur, Marque ou crève, et aujourd’hui mis en avant dans une large exposition itinérante.

 

Comment est né et s’est développé ce projet?

“Tout est parti d’une série de reportages pour Paris Match. Depuis plusieurs années, je travaille avec Frédéric Loore, spécialiste européen de la traite des êtres humains. Nous avons par le passé travaillé dans le milieu des mineurs, de la construction, de la confection… Un jour, nous avons découvert la problématique dans le milieu du football, un sujet quasiment jamais traité jusque-là. Il y a en Belgique, une grosse centaine de sans-abris du foot. Nous avons rencontré des tas de jeunes Africains qui vivent dans des conditions terrifiantes, ils ont été abusés par des passeurs qui leur ont fait miroiter un avenir brillant dans un grand club. Ils ont déboursé près de 10 000 euros pour venir mais arrivés à l’aéroport, il n’y avait plus personne pour les accueillir. J’ai passé plus d’un mois en Belgique à photographier ces gens. Il nous a alors semblé évident de remonter jusqu’à la source et nous sommes partis en Côté d’Ivoire. Nous voulions voir comment et pourquoi ces enfants quittaient leur pays. Notre enquête nous a ensuite conduit en Asie, en Thaïlande, où le trafic est également florissant.”

Après plusieurs parutions dans la presse, est alors née l’idée du livre et de l’expo?

“Nous avons voulu compiler cela dans un livre, qui raconte leur histoire mais serve aussi d’outil pédagogique et didactique. Quant à l’exposition présentée à Charleroi, c’est le lancement d’une tournée de la fondation Samilia, qui utilisera nos images pour sillonner les écoles, les clubs de foot pour informer et tirer la sonnette d’alarme sur cette problématique que, bien souvent, le milieu du foot ne veut pas voir. Le fait de la lancer dans un club de première division est symbolique.”

Que penser des nombreux clubs qui recrutent des joueurs en Afrique?

“Ils le font de manière tout à fait officielle. Quelqu’un comme Serge Trimpont, qui signe la préface du livre (et a notamment inspiré le film de Benoît Mariage, Les Rayures du Zèbre, nda), bosse réellement avec de tels jeunes, il a une école à Abidjan, il observe les jeunes sur les terrains et quand il en repère, il leur arrange un vrai contrat avec un club, qui le signe, paie son voyage pour le faire venir. Le drame se joue à côté, avec des gens qui mentent et infligent à des enfants des dettes énormes pour leur faire quitter l’Afrique pour rien…”

Cela rappelle tristement le sort des jeunes femmes à qui l’on promet des carrières d’actrice ou de mannequin et qui se retrouvent dans la rue…

“C’est exactement le même phénomène. Durant notre enquête, nous avons rencontré un joueur du Ghana qui, dans le désarroi total, s’était tourné vers une organisation où il s’est retrouvé sur le même banc qu’une jeune femme, issue d’un autre pays d’Afrique, à qui l’on avait promis de devenir mannequin et qui bossait comme prostituée. Ils étaient pareils. Ils sont victimes de gens, la plupart de leur propre pays, qui abusent de leur bonne foi, de leur pauvreté, de leurs rêves. Des familles entières sont ainsi touchées. On a croisé des familles où le mot d’ordre était devenu “Mon fils, ne va plus à l’école, joue au foot, tu vas devenir une star”. C’est complètement fou. A Abidjan, la moindre parcelle de terre se mue en terrain de foot. Des mecs s’improvisent entraîneur et contre quelques euros, font mine de former des gamins.”

N’y a-t-il personne en Afrique qui lutte contre ce phénomène?

“Si, heureusement. La fondation Samilia a obtenu les budgets pour aller sur place et informer les enfants du danger, notamment avec nos photos. Mais le rêve est tellement grand que le combat est difficile!”

 Qu’est-ce qui t’a le plus marqué?

“Les espoirs déçus de ces enfants. Ici, un jeune qui décide de se consacrer au sport, même s’il ne perce pas comme il le souhaite, il peut se reconvertir. Là, en Afrique, on croise des gamins qui ne savent ni lire ni écrire qui, dès le plus jeune âge, ne voient que le ballon comme porte de sortie. A 20 ans, ils se font gruger, abuser, ils se retrouvent SDF dans des pays étrangers, voire finissent en prison. Certains sombrent dans la folie. Leur vie est fichue. Ce sont des histoires de désespoir personnel bouleversantes! Ce qui m’a frappé également, c’est la façon dont le monde du foot ferme les yeux. Les instances dirigeantes sont au courant mais n’agissent pas. La preuve, nous avons sorti le livre lors de la dernière Coupe du Monde et il nous a été reproché à maintes reprises de donner une image négative du milieu.”

MARQUE OU CREVE

Marque ou crève. Frédéric Loore et Roger Job, Avant-Propos, en librairie.

 

 

 

 

Expo Marque ou crève, à partir du 2 mars 2015, espace business seat du Royal Charleroi Sporting Club. Boulevard Zoé Drion 16, 6000 Charleroi. Visite gratuite en semaine de 17h à 20h, le week-end de 14h à 17h.
 

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